25 novembre 2008
BEN MOHAMED
est né le 10 mars 1944 à At-Ouacifs, dans la wilaya de Tizi-Ouzou.
C'est un grand poète kabyle.
Il est un acteur essentiel dans la reconnaissance de la culture Berbère.
Ben Mohamed est l'auteur, entre autre, de la magnifique chanson
interprétée par Idir et qui a fait le tour du monde, (clic)"a vava inouva ".
.
.
.
FACE A FACE
.
.
.
.
Face à face
L'Autre et Moi
Moi et Moi
Entre folie et sagesse
Miroir
Bien en face
.
.
.
Peut-on enfin
Voir
Sous la face
Démons et anges
Dont on porte trace
.
.
.
Face à face
De moi à l'Autre
De Moi à Moi
Dans ce silence
Réveil de rêves
Rêves au réveil
.
.
.
Peut-on ce soir
SOURIRE en face
Aux rêves qui fleurissent
Sous les caresses
De mains sans race
.
.
Ben Mohamed Paris, le 13 mars 1992
.
.
____________________________________________________________________
.
.
WISSEN
.
1
Ma yella nettu idelli
Ma di tesga n t-tekka
Ma yella i lmerta nevli
Ma nemma lmektub akka
Wissen itij ma-d yali
.
2
Ma yella wul dayen immut
Ma d afud neggat yerka
Ma temses tezga di lqut
Ma tasa i wegdi i-t nefka
Wissen d urbaa ma neddut
Wissen ma-d vili uzekka
.
3
Ma yella imettawen flen
Ma nextar ala sekkaa
Ma yella laayut m-mlen
Ma yaareq wans'i-d nekka
Wissen ma-d llin-t wallen
Wissen ma-d yilli uzekka
.
4
Ma yella nettemxallaf
Ma nebbuved ar t-tfuh takka
Ma yella rray yennetlaf
Ma menwala yaakka
Wissen ma yegm uxalaf
Wissen ma-d yili uzekka
.
Ben Mohamed
Alger, le 08/06/1972
.
PERILS
.
1
Si le souvenir se consume
Si l'indifférence nous rive
Si aux épreuves nous succombons
Si à la fatalité nous cédons
Le lever du jour sera compromis
Il y a péril en la demeure
.
2
Si au cœur rien ne dit plus rien
Si nous laissons pourrir nos forces
Si la vie est insipide
Si aux chiens nous abandonnons le courage
Nous ne rejoindrons pas les partants
Il y a péril en la demeure
.
3
Si les pleurs surabondent
Si aux faux vont nos faveurs
Si nos travers sont dévoilés
Si la trace de nos pas se perd
Nos yeux resteront fermés
Il y a péril en la demeure
.
4
Si la zizanie s'installe
Si l'atmosphère est polluée
Si notre raison s'égare
Si le dernier venu se gausse
Nos bourgeons ne pousseront point
Il y a péril en la demeure
Traduit par Ramdane ACHAB
.
.
____________________________________________________________________
.
.
Anidaten
.
I
Anida i yellan-t tudrin
Iseffden imettawen
Anida llan yexxamen
Yulin s ifasssen ilmawen
Anida tella tebburt
Id i tellin degw udmawen
.
II
Anida tella tejmaayt
Ideg atmaten d atmaten
Anida llan laawaneser
Tibhirin timzin irden
Anida llan iberdan
Yesefrahen imsebriden
.
III
Anida llan isulas
Yetfen axxam l-lejdud
Anida llan ikufa
Is n-necrahen laayud
Anida llan yecbula
Wid aken is yecbeh waddud
.
Ben Mohamed
.
Texte chanté par HAMSI Khadidja, sur un air traditionnel, dans le film de Fawzi
SAHRAOUI consacré à M'hamed ISSIAKHEM
.
.
Où sont-ils ?
Les villages où sont-ils
Qui épongeaient les larmes ?
Les maisons
Bâties par des mains nues ?
Et les portes
Qui s’ouvraient sur les visages ?
Où est l’assemblée du village
Où les frères étaient vraiment frères ?
Les fontaines
Les jardins, l’orge et le blé ?
Les chemins
Qui réjouissaient les passants ?
Où sont-elles les poutres
Des maisons ancestrales ?
Les silos à provisions
Qui enchantaient les fêtes ?
Les jarres à huile
Qui embellissaient la stature ?
.
Traduction Ramdane ACHAB
.
.
____________________________________________________________________
.
.
UR T-TARGUT AGGUR
.
1
Skud t-trun l-lufanat
Ulac win ar' asen islen
Skud t-thuddun lakulat
t-tuquten-d ideryalen
Sku tegglen-t lxalat
Nehder i lheqq mi-t netlen
Skud azmumeg s teswaat
Bdan wid yemmihmalen
Skud tennuyni tafat
Skud imettawen flen
Skud lwerd yetmettat
Amek ara cerhen-t wallen ?
.
2
Skud selley iimelluza
Yakw t-tyemmatin yettrun
Skud times di tywezza
Telheb deg tidi umeybun
Skud llan imerrza
Tmenddudaan ul'iwmi hkun
Skud gwerrin imenza
Skud semmed lkanun.
Skud tagmat twezaa
Skud ifadden arekkun
Skud tasa ata tezza
Nekk ussan-iw ur zehhun
.
3
Skud t-tamurt terya
Taawint n t-tudert teqqur
Skud n t-tayes ay' nebya
Tirga ruhen-t yur lebhur
Skud laaqel l-Iaya
Yegwra-d yetnad' abayur
Skud rzaget twaffya
Isahay-d wakal n lbur
Skud tettaaraq talya
Skud ul akka yeccur
Skud amdan yettmenya
Nekk ur t-targuy aggur
.
ALGER, le 07.08.72
.
.
TANT QUE
.
.
1
Tant que pleurent les nourrissons
Sans personne pour les entendre
Tant que l'on détruit les écoles
Que croît le nombre des aveugles
Tant que des femmes devenues veuves
On ensevelit publiquement les droits
Tant que se raréfient les sourires
Que sont séparés ceux qui s'aiment
Tant que la lumière est contrariée
Tant que surabondent les larmes
Tant que se meurent les roses
De quoi mes yeux se réjouiront-ils ?
.
2
Tant que j'entendrai les affamés
Et les mamans en pleurs
Tant que sur les terres les plus fertiles
Le feu consume la sueur du pauvre
Tant qu'il y aura des éclopés
Qui végètent dans l'indifférence
Tant que les meilleurs sont relégués en arrière
Tant que les êtres sont de glace
Tant que la fraternité reste éclatée
Tant que nos forces continuent de pourrir
Tant que nos cœurs brûlent de chagrin
Mes jours ne pourront se réjouir
.
3
Tant que la sécheresse brûle le pays
Que se tarit la source de vie
Tant que nous désespérons de tout
Qu'en l'océan se perdent nos rêves
Tant que les mentalités de Pachas
Ne poursuivent que le gain facile
Tant que les sorties sont amères
Que les terres stériles sont notre lot
Tant que se perdent les formes
Que les cœurs sont bien trop pleins
Tant que les hommes s'entretuent
Je ne rêverai pas de lune
.
Traduction Ramdane ACHAB
.
.
____________________________________________________________________
.
.
YASS
.
Yass ad awqey lqifa;
Yass lekwayeq ad ssusmen
Yass quraan-i tiyummar
Yass ad kkawen idammen
Yass gmiy am yir syar
Yass mur zerrey wid yessnen
Yass ad zmumgey i lgar
Yass ma hemmley idrimen
Yass lhiy d yir qwdar.
Yass izan ad felli n-nden
Yass ggiy yeffud uzar
Yass snusey inebgawen
Yass ma yexsi-yi waabar
Yass lgerra-w a t-tekmen
Yass di ccetwa ittij yessyar
Yass ma'w 'lac wa-ayezziznen
Yass ad t-tuy abisar
Yass kniy iimeslayen
Yass grarbey-d segw'drar
Ur tettuy tin iid-d yurwen
D ucewwiq'ii yezzuznen
.
Ben Mohamed
ALGER, le 26.09.72
.
.
DUSSE-JE
.
.
Dussé-je aller au bout du monde
Et dussent se taire tous les textes
Dussé-je subir les embuscades
Et dût le sang se dessécher
Dussé-je pousser comme méchant bois
Et ne consulter aucun sage
Dussé-je prodiguer de faux sourires au voisin
Et avoir l'amour des sous
Dussé-je suivre un mauvais troupeau
Et les mouches m'entourer
Dussé-je abandonner les racines à la sécheresse
Et fournir le gîte aux mauvais hôtes
Dût ma poudre être trempée
Et la trace de mes pas se perdre
Dût le soleil d'hiver brûler
Et sans personne à réchauffer
Dussé-je oublier la bouillie d'herbe
Et me rendre aux mots
Je n'oublierai pas ma génitrice
Ni le chant qui m'a bercé
.
.
Traduction Mouloud MAMMERI
.
.
____________________________________________________________________
.
.
Ruhey
.
.
I
Si temzi tredqen legralh
Tafsut teqwli d aheggam
Yugwra-y-id webrid n rrwah
Ad-d ggey liser i wexxam
Defrey ahubbu l-leryalh
Nuday ad cerrgey ttIam
.
II
Ruhey ggiy atmaten
Ruhey ad-d nadiy tagmat
Ruhey ver wid yetmenyan
Tudert ad zrey anidat
Ddiy d wid tettewten
Aywbel kecmey as taqaat
.
III
Taqdimt tsawel i tejdit
Ta temmut tayeq tleqqem
Ang'is yehwu tebbwed titt
Mi gezmey azzar ad-d yessgem
Di tnafa gezmey timitt
Ukwiy-d ufiyt tlehhem
.
Ben Mohamed
Texte chanté par HAMSI Khadi4ia, sur un air traditionnel. dans le film de Fawzi
SAHRAOUI consacré à Mh'amed ISSIAKHEM
.
.
.
PARTIR
.
.
1
Dès l'enfance s'ouvrirent mes plaies
Mes printemps se changèrent en hivers
Je n'eus d'autres choix que de partir
Et de laisser la paix aux miens
Je suivis le souffle du vent
Et cherchai à fendre l'obscurité
.
2
Je partis et laissai là mes frères
Et m'en allai quêter la fraternité
Je m'en allai vers les mourants
Pour apprendre d'eux la vie
Je fis bande avec les damnés
Et m'engouffrais dans la tourmente
.
3
Mes anciennes peines en appellent de nouvelles
L'une se retire et l'autre se greffe
Où que parviennent mes regards
Les racines que je romps repoussent toujours
En sommeil je coupe le cordon ombilical
A mon réveil je le retrouve relié
.
Traduction Ramdane ACHAB
Texte écrit pour un film de Sahraoui, consacré à l’artiste peintre M’Hamed Issiakhem. Il est interprété par Khadidja qui est, à la fois couturière et chanteuse.
.
.
____________________________________________________________________
.
.
MOTS EN L'AIR
Il y a de ces mots
Qui sont dits
Comme ça
En l'air
L'air de rien
Ils restent en l'air
Et l'air n'en veut pourtant pas
Ils le polluent
Mais ils sont là
Ils planent
Et à la première de nos escalades
Ils nous tombent
Sur la tête
De tout leur poids
Lourds de sens
Ils nous tendent des embuscades
A chaque virage
A droite
De la droite
A gauche
De la gauche
Insécurité totale
Et cela
Pour
UN SIMPLE MOT
En l'air
Paris, le 03 mars 1992
.
.
____________________________________________________________________
.
.
TECNA-M
.
.
1
Tecna-m akw yaf zzin-iw
Tecna-m f lherma kesbey
Yiwen ur-d immekti lheqq-iw
D lmal t-tunehsabev
Tura mi-d Ilin-t wallen-iw
Yidwen ad mhasabey
.
2
Cfiy yaf asmi-d luley
Ur-d yelli wedriz felli
Yidwen mi-d mqabaley
Tezzi-m sgi tamuyli
Tenna-m i yemma selley
Rebb'ak misebber a yelli
.
.
3
Asmi yebdiy la-tnemiy
Hulfay ziy yella malhyaf
Taqaat nni ideg deyliy
Tettiggir-iyi ur leryaf
Di kul taswaat twaliy
Al' arrac i nesmenyaf
.
.
4
Yibbwas ddiy t-tislit
Nwiy ad yizid wemeic
Dhiy-d am tberranit
Laamer ii-d isah wehric
Tetmektayem-d Tasaadit
Ala di lweqt l-leqdic
.
.
5
Ar melm'arat dum akka
Ar melm'ara yeybu lheqq
Melm'ara-d yas uzekka
Melmi tidet ara-d tenteqq
Melm'aa-d fyey segw zekka
Melmi ittij ara-d yecreq
.
.
Ben Mohamed
Alger, le 08/08/1971
.
.
.
.
VOUS AVEZ CHANTE
.
.
1
Tous vous avez chanté ma beauté
Et mon sens de l'honneur
Mais oublié a été mon dû
Réduite à l'état de bête
Maintenant que s'ouvrent mes yeux
Je demande des comptes
.
2
A ma naissance déjà
Nulle fête
Mes premiers regards
Faisaient se détourner les vôtres
Je vous entendais dire à ma mère
Des paroles de consolation
.
3
En grandissant
Je vécus l'iniquité
Le foyer qui m'avait vu naître
Me refoulait vers les marges
Je voyais bien à chaque instant
Que l'on préférait les garçons
.
4
Une fois mariée
J'espérai quelque changement
Mais je me retrouvai étrangère
Toujours sans part
A votre souvenir je n'étais rappelée
Qu'à l'heure des corvées domestiques
.
5
Jusqu'à quand cela durera-t-il ?
Jusqu'à quand mes droits enfouis ?
Quand demain arrivera-t-il ?
A quand la vérité ?
Quand sortirai-je du tombeau ?
Quand le soleil poindra-t-il ?
.
.
Traduction par Ramdane ACHAB
Texte chanté par NOUARA
[© Ben Mohamed]
.
Ces poèmes m'ont été envoyés par Ben Mohamed que je remercie infiniment.
.
« BENHAMADOUCHE Mohamed, dit « Ben »
Poète de langue kabyle né le 10 mars 1944 à At -Ouacif, Tizi-Ouzou,
Kabylie. Jusqu'en 1958, Ben Mohamed vit entre le village natal et
Alger où son père travaille; c'est à cette date que sa famille s'installe
dans la capitale. En 1956, il interrompt sa scolarité suite à la grève générale
décrétée par le FLN. En 1963, il entame à la préfecture d'Alger une carrière
de fonctionnaire qu'il poursuivra jusqu'en 1975. En 1976, il est affecté à la
Direction des finances du ministère de l'Education nationale où il exercera
jusqu'à son départ en France, en juin' 1991.
En France, il est employé comme gestionnaire dans le secteur du social.
Lannée 1958 fut pour Ben Mohamed celle du départ définitif de Kabylie;
il dit n'être plus jamais retourné dans son village pour plus de deux jours
consécutifs, sans doute de peur de déranger l'image de la Kabylie de son
enfance. C'est de cette Kabylie où s'est déroulée sa prime enfance qu'il
garde l'image idyllique d'une société organisée dans la solidarité des
réseaux ancestraux, où dominait la sagesse et où les maîtres du sens
exerçaient encore leur art du mot juste et de la parole ciselée. C'est
avec émotion qu'il évoquel le souvenir inoubliable du premier récital
auquel il a assisté en 1952, donné par Slimane Azem* dans un café aux
At-Ouacif. A cette occasion, son père lui avait acheté un petit fascicule
comportant des textes du chanteur. Peut être était-ce là que se traçait le
destin du poète, mis en contact coup sur coup, à l'âge de 8 ans, avec des
chansons et leurs textes écrits; en fait avec ce qu'il n'allait plus jamais
cesser d'exercer, faire se rencontrer dans la parabole, la parole et les mots :
la poésie.
Tout comme ne semble pas étranger à la naissance, puis à l'éveil de sa
vocation, la rencontre en 1956 de cette dame réfugiée dans son village,
après les bombardements massifs opérés sur la Kabylie, qui chantait
avec une voix merveilleuse les affres de la guerre: « un véritable journal
chanté des événements », dit d'elle Ben Mohamed qui ne quittait plus ses
jupons.
C'est en fait en 1967 que commence la longue carrière radiophonique de
Ben Mohamed, qui débute avec sa participation à l'émission de la chaîne II,
« Plumes à l'épreuve », dirigée par par Saïd Hilmi*, sorte de forum des poètes.
En une quinzaine d'années de carrière radiophonique, Ben Mohamed s'est
révélé comme l'un des plus grands animateurs de radio du pays.
Outre cette production radiophonique et/ou liée à la parole, on doit à Ben
Mohamed une très importante production poétique qui en fait un auteur
majeur de la littérature berbère d'expression kabyle. Ces textes très tôt
acquis au combat identitaire - en fait dès les débuts des années 70 restent
des pièces d 'une rare beauté et d'une émotion intense. Que de jeunes Kabyles
n'ont pas été « pris aux tripes », et définitivement sensibilisés, à la lecture et à
l'écoute de ce qui paraît comme un texte fondateur, comme l'appel de la terre
et la mère, YemmaI, écrit en février 1973. Ce poème épique où l'enfant prend
conscience de l'état de la mère, la terre et la langue, toutes trois confondues
dans la situation qui leur est faite: déshonorées, bafouées, humiliées, dépecées,
tout autant que spoliées.
Peut-on rester muet et inerte devant tant d'affronts faits à la mère? Non; alors,
l'enfant prend l'engagement de ne plus jamais se taire et de dire les mots qui
tuent:Awal ineqqen ass-' a t-id-nini!
C'est en 1972 que débute une collaboration féconde entre le musicien Idir*
(Hamid Cheriet) et le poète Ben Mohamed, quand ce dernier fit, sur une
musique déjà composée par Idir, le texte deA baba inuba (sortie en 1973),
à propos duquel Mouloud Mammeri dira sur la pochette du 45 tours, dans
un texte à l'accent inaugural: « ••• c'est en vain que dehors la neige habite
la nuit ». A baba inuba, qui fut repris dans plusieurs langues, est un succès
qui n'a jamais été démenti, en même temps qu'il a été à l'origine du foison-
nement de la chanson moderne kabyle dont la qualité n'a d'égal que
l'engouement et l'enthousiasme de la jeunesse kabyle en faveur de sa langue.
Ben Mohamed dit être venu à la poésie kabyle naturellement, par le désir qu'ont
connu des générations d'adolescents, dedevenir un jour chanteur. Puis l'accès à
la radio l'a mis devant l'obligation de parler, et plutôt longuement, une langue
qu'il est allé chercher dans l'écoute d'un auditeur idéalisé, représenté par sa
propre mère. Et peut-on parler autrement que dans sa langue maternelle, à sa
mère? La situation faite à la langue et la culture berbères dans l'Algérie indé-
pendante a fait de lui un poète totalement impliqué dans le combat identitaire.»
.
Extrait de "Hommes et Femmes de Kabylie"
[S. HACHI]
[Cette notice à été rédigée sur la base d'un canevas
biographique fourni par Ben Mohamed, et
de son intervention en mars 1998 à l'INALCO
dans le cadre du séminaire de D. Caubet consacré
à la création littéraire au Maghreb et d'un
entretien avec lui en mars 1998.]
03 juin 2007
Ben Mohamed
Kamel
Yahiaoui
.
.
.
Je m’en vais partir
Je m’en vais changer de pays
A la recherche de lumière
Je m’en vais fuir la mort
En quête de temps nouveaux
J’irai plus loin que les nues
Où les femmes ont droit de rire
Je m’en vais vous laisser mon pays
Où désormais aimer est péché
Je m’en vais laisser le printemps
Où les fleurs sont atrophiées
Je m’en vais laisser le coutelas
Qui dans l’obscurité nous égorge
Je m’en vais vous laisser le pays
Qu’agite un vent de folie
Je m’en vais vous laisser l’oubli
Qui assoupit l’opinion
Je m’en vais laisser le domino
Le domino que dissimule le joueur
Je m’en vais vous laisser le pays
Qui exile ses propres enfants
Je m’en vais vous laisser la plaine
Qui dans mon coeur attise le feu
Je m’en vais vous laisser l’outre
Qui en nous amplifie les bruits
Je m’en vais vous laisser le pays
Qui écarte les savants
Je m’en vais vous laisser la vermine
Voici que lui poussent des cornes
Je m’en vais laisser la porte
Qui se claque au nez des gens
Je m’en vais vous laisser le pays
Qui ne moissonne ni ne trie le grain
Je m’en vais vous laisser le plat
Qui ne trouve pas de farine dans sa jarre
Je m’en vais vous laisser le vieux burnous
Sur l’épaule du pauvre hère
Je m’en vais vous laisser le pays
Le pays qui élève des crabes
Je m’en vais vous laisser le tourbillon
Qui rassemble les rancuniers
Je m’en vais vous laisser cette boule
Coincée derrière les gencives
Je m’en vais vous laisser le pays
Hanté par les moribonds
Je m’en vais vous laisser la galette
Dont ils se disputent l’héritage
Je m’en vais vous laisser la cruche
Qui lave les matières des panses
Je m’en vais vous laisser le pays
Qui du plat a fait une côte raide
Je m’en vais vous laisser le pays
Où les bouches sont décousues
Je vous ai laissé le pays
Où les frères sont des ennemis.
de Ben Mohamed (1944)
.
Quelques poèmes de Ben Mohamed accompagnés d'une note biographique ICI
Retrouvez la magnifique chanson "a vava inouva" écrite par Ben Mohamed, traduite par Ramdane Achab et interprétée par Idir ICI
a vava inouva
" Dehors la neige habite la nuit. L'exil du soleil a suscité
nos frayeurs et nos rêves.
Dedans, une voix cassée, la même depuis des siècles,
des millénaires, celle des mères de nos mères, crée à
mesure le monde merveilleux qui a bercé nos ancêtres
depuis les jours anciens.
Le temps s'est arrêté, le chant exorcise la peur, il crée
la chaleur des hommes près de la chaleur du feu - le
même rythme tisse la laine pour nos corps, la fable
pour nos cœurs.
C'était ainsi depuis toujours, pourtant les dernières
veillées en mourant risquaient d'emporter avec elles
les derniers rythmes.
Allons-nous rester orphelins d'elles et d'eux ? Il faut
savoir gré à celui qui, habillant de rythme à la fois
moderne et immémorial les vers fidèles et beaux,
prolonge pour nous avec des outils très actuels un
émerveillement très ancien."
.
.
.
Paroles de Ben Mohamed
AVAVA INOUVA
.
T-txilek lliyin tabburt
A baba inu ba
Ccencen tizebgatin im
A yelli Yriba
ugwadey lwehc l-lyaba
A baba inu ba
Ugwadey ula d nekini
A yelli Yriba
.
1
Amyar yettel degw'bernus
Di tesga la yezizin
Mmi s yetthebbir i lqut
Ussan degw 'qerru s tezzin
Tislit deffir uzetta
Tesalay tijebbadin
Arrac zzin d i temyart
Asen t-tessyer tiqdimin
.
2
Adfel isudd tibbura
Tuggi kecmen-t yehlulen
Tajmaayt tettargu tafsut
Aggur d yitran hegben
Ma d aqejmur n t-tasaft
Idegger akin idenyen
Mmlalen-d akw a t wexxam
I tmacahut a s slen
Traduction de Ramdane ACHAB.
Père mon père
Ouvre-moi la porte je te prie
O mon père à moi
Fais donc tinter tes bracelets
O ma fille Ghriba
J'ai très peur de la forêt
O mon père à moi
J'en ai peur moi aussi
O ma fille Ghriba
Le vieux drapé dans son burnous
Se chauffe au feu dans le coin
Le fils a souci de la subsistance
Les jours dans sa tête font la ronde
La bru est derrière le métier à tisser
Dont elle apprête les tendeurs
Les enfants font cercle autour de la vieille
Qui leur redit les dits anciens
La neige obstrue les portes
Les bouillies d'hiver sont à l'honneur
L'agora rêve de printemps
Lune et étoiles sont voilées
La grosse bûche de chêne
Refoule au loin les claies de roseaux
Et la maisonnée est toute réunie
Pour entendre le conte
.
.
" En ce qui concerne "Vava inouva", il s'agit d'un texte qui raconte
l'atmosphère et le mode de transmission de notre culture ancestrale au sein
du foyer montagnard de Kabylie. Les deux couplets dressent une espèce de
diptyque hivernal où le premier tableau présente ces portes qui s'ouvrent
sur un mur de neige, cet agora (lieu de rencontre des villageois) vide qui
rêve du printemps et ces étoiles qui se sont retirées (derrière les nuages).
Le second tableau présente l'intérieur du foyer. Réunis autour du feu,
chaque membre joue un rôle déterminé. La doyenne qui transmet le savoir
ancestral aux petits enfants. Le doyen qui écoute et qui peut intervenir
éventuellement pour apporter une précision qui s'impose. Le fils préoccupé
par le pain quotidien de la famille, son épouse (la bru) qui, derrière son
métier à tisser, enregistre les enseignements de sa mère qu'elle aura
transmettre plus tard. Quant au refrain de la chanson, il est tiré d'un
conte pan-berbère et illustre le type de savoir transmis.
Un jour Idir est venu me voir pour m'exposer son projet de reprendre la
musique qu'il a enrichi et le refrain de ce conte de "Vava inouva". L'idée
m'a tellement émerveillée que j'aurais pu écrire le texte immédiatement.
Mais un autre événement marquant est revenu à mon esprit. Quelques jours
auparavant, j'avais assister au Centre Culturel Français, à une conférence
de Jean Divignaud. Cet éminent sociologue nous a parlé de son expérience à
Chebika, ce petit village situé à la frontière algéro/tunisienne et dont la
seule activité économique était la taille de la pierre. De ce fait, tous les
jeunes du village vivent avec l'espoir de quitter un jour ce "trou" pour un
monde plus ouvert et plus clément.
A la fin de sa mission, Duvignaud qui avait sympathisé avec la
population, demande à celle-ci de faire revivre devant une caméra certains
de leurs éléments culturels. En plus, il propose une rémunération. Pour sa
part, cette population ne savait même pas qu'elle avait des valeurs
culturelles. Elle savait encore moins, que celles-ci pouvaient être sources
de revenus. Elles ont donc plutôt accepter de faire plaisir à leur hôte.
Mais quand l'équipe cinématographique a débarqué dans ce village paumé,
avec son impressionnant matériel, les interrogations ont commencé à tarauder
les esprits. Tout ce monde qui vient de France et tout ce matériel ont été
déplacé jusque-là pour eux, pour quelques éléments de leur culture. Il y a
de quoi susciter des questions.
Après le tournage, le retour en France pour le développement et le
montage, Duvignaud est retourner à Chebika pour montrer le film à ces
"acteurs", de nouvelles idées ont fait leur chemin. C'est ainsi qu'après la
projection, des villageois sont revenus voir Duvignaud pour lui proposer
d'autres éléments culturels non plus pour gagner un peu d'argent, mais pour
affirmer cette personnalité culturelle qu'ils venaient enfin de découvrir. Car
entre la fin du tournage et la projection, cette population a enfin eu ce
regard introspectif qui leur a manqué jusque-là.
Et c'est dans cet esprit que le texte a été fait. Il répondait à un
double besoin d'authenticité et de modernité."
BEN MOHAMED
Des poèmes de Ben Mohamed en kabyle accompagnés de leur traduction ici




























































































