LUCARNE

A travers cette lucarne ovale, vous percevrez un peu de moi. Balade au hasard du chemin, déambulation vers les choses que j'aime. Je ne sais pas où je vais... Je me laisse simplement porter au gré du vent.

15 mai 2008

Réaction de Marie-Geneviève Guesdon

après avoir constaté l'utilisation que fait S. Gouguenheim

dans "Aristote au Mont Saint-Michel" d'un article qu'elle a écrit en 1992

au sujet de la Maison de la Sagesse, bibliothèque et lieu de rencontre de

savants au IXe s. à Baghdad.

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S. Gouguenheim consacre trois pages (p. 133-135) à  la "Maison de la sagesse", bibliothèque qui  dans les milieux musulmans lettrés de Baghdad au IXe s. joua un rôle dans les traductions d'ouvrages grecs, le développement des sciences et de la philosophie et  la propagation des idées religieuses liées à la philosophie.  Il utilise longuement à l'appui de sa démonstration un article que j'ai publié en 1992 dans la revue Arabica. De nombreux médiévistes ont réagi au contenu de cet ouvrage aux préoccupations plus identitaires que scientifiques et il me semble utile d'ajouter à l'appui de ces réactions un commentaire sur la manière dont Mr Gouguenheim a utilisé cet article dont les conclusions sont incompatibles avec celles de son ouvrage.
J'avais voulu dans mon article sur la Maison de la Sagesse replacer cette institution dans le contexte de la société qui la vit se développer. Elle fut d'abord, sous le règne du calife Harûn al-Rachîd (786-809), une bibliothèque à l'usage du calife et de ses proches. Elle connut un important développement sous le règne du calife al-Ma'mûn (813-933), période où les noms de nombreux savants y sont associés. Les médecins chrétiens ne sont pas présents à la Maison de la sagesse, mais il est réducteur de dire comme le fait S. Gouguenheim qu'elle soit  "réservée à des musulmans spécialistes du Coran et d'astronomie". Les chrétiens qui participèrent au mouvement de traductions ne furent pas isolés du mouvement intellectuel de l'ensemble de la société, et quant aux débats sur le Coran, ils incluaient une dimension philosophique.
La Maison de la sagesse fut un élément dans une politique culturelle, aux côtés d'autres institutions scientifiques, comme un hôpital et un observatoire, où se rencontrèrent les savants. Des traductions y furent réalisées sous le règne de Harûn al-Rachîd, mais le mouvement de traductions dépassa bien vite le cadre de la Maison de la Sagesse. Des musulmans y furent toujours associés, à  commencer par les califes. Al-Ma'mûn chargea le médecin chrétien Hunayn ibn Ishaq de réaliser des traductions, quelques années après son premier travail en 826 (à l'âge de 17 ans). Al-Mutawakkil le nomma plus tard responsable de traductions, chargé de corriger celles des autres. Les commanditaires nommés par Hunayn dans une épître où il rend compte des ouvrages de Galien qu'il a traduits sont pour un grand nombre des musulmans, et pour certains associés à la Maison de la Sagesse (les Banû Mûsâ notamment). L'épître elle-même est adressée à 'Ali ibn Yahyâ ibn Abî Mansûr, le fils d'un astronome musulman  qui fréquenta la Maison de la Sagesse et fut chargé par al-Ma'mûn de réaliser un programme d'observations et d'améliorer les instruments astronomiques.  L'apogée du mouvement de traductions est en fait l'oeuvre de la génération formée dans la période du plus grand développement de la Maison de la sagesse. On ne saurait considérer que l'oeuvre des médecins et traducteurs chrétiens soit indépendante de la politique dans laquelle elle a été réalisée, ni comme le dit S. Gouguenheim que les traductions se pratiquaient 'de manière dispersée, en privé'.
Appuyée sur les cultures des communautés en présence, grecque ou persane, la Maison de la sagesse fut un élément d'une réponse au problème d'intégration culturelle de la société musulmane du IXe siècle. Son rôle spécifique dans une politique culturelle d'ensemble dont elle ne saurait être isolée semble avoir été de  favoriser la rencontre entre philosophie et religion musulmane. L'astronomie et la philosophie y furent certes cultivées dans la perspective de débats religieux, mais en allait-il autrement dans les sociétés médiévales d'Occident ou de Byzance ? Les spécialistes de philosophie médiévale expliquent mieux que je ne saurais le faire les relations entre astronomie, philosophie, religion, au Moyen-Age, musulman comme chrétien. On parle alors de l'unicité de Dieu, de ses attributs, de l'éternité du monde, de la toute puissance de Dieu par rapport au libre-arbitre de l'homme. Ces sujets étaient l'objet de débats à la Maison de la Sagesse, qui fut probablement l'un des lieux où s'est élaborée la doctrine mu'tazilite insistant sur l'unicité absolue de Dieu face aux courants dualistes venant de la Perse. 
La culture d'un héritage grec au IXe s. abbasside a bien été le fruit d'une volonté politique. Il s'agissait non de conserver passivement des ouvrages dans une langue dont l'usage disparaissait, mais de répondre à des besoins pratiques (médecine, mathématiques, astronomie), intellectuels et religieux. Il s'agissait de réaliser une synthèse culturelle entre différentes composantes de la société. Les chrétiens ont trouvé une intégration sociale à travers la médecine et les traductions. L'hôpital fondé par Harûn al-Rachîd et dirigé par des médecins chrétiens a aussi joué le role d'un centre d'enseignement, aux côtés des monastères. Certes seule une élite fut concernée, mais l'égalité sociale ne régnait pas non plus parmi les musulmans, pas plus que dans le Moyen Age occidental. La Maison de la Sagesse  concernait moins les savants chrétiens puisqu'y furent plus développées l'astronomie et la philosophie dans la perspective d'un débat religieux dont la nécessité était due aussi à  la confrontation avec la culture persane et les courants dualistes. La philosophie a été développée en Islam  à partir de la Maison de la Sagesse et des rencontres entre savants qu'elle a suscitées, dans le cadre d'une volonté politique affirmée de confronter philosophie et religion et d'élaborer des idées nouvelles.
Limité à la problématique de la conservation des ouvrages grecs, considérant l'islam comme figé, la langue arabe par sa nature sémitique inadaptée au discours scientifique, les Arabes chrétiens ressortissant à un monde différent,  S. Gouguenheim ne s'intéresse pas, lorsqu'il évoque la Maison de la sagesse, à la société abbasside du IXe s., qui doit inventer une manière d'intégrer différentes communautés religieuses, et à l'intérieur de l'islam différentes origines culturelles. La Maison de la sagesse a souvent été instrumentalisée dans des débats de type identitaire. Des deux côtés, cette institution est ramenée au rôle qu'elle aurait joué comme simple maillon d'une chaîne de transmission entre le monde grec et le monde occidental. Il n'est pas étonnant que S. Gouguenheim se réfère à la fin de son ouvrage à S. Hunke et son "Soleil d'Allah se lève sur l'Occident". Les deux auteurs développent une problématique identitaire qui  n'a rien à voir avec une démarche historique.  Le succès de cet ouvrage marque le retour d'idées inquiétantes, au moment où en France 'l'identité nationale" est gérée par un ministère et où le débat sur la construction européenne se charge de relents islamophobes.

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Marie-Geneviève Guesdon
Chargée des manuscrits arabes
Département des Manuscrits
Bibliothèque nationale de France
58, rue de Richelieu 75084 Paris Cedex 02

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Quelques liens en relation avec l'affaire Gouguenheim :

http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/04/27
http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/05/06/
http://www.letemps.ch/template/tempsFort.asp?page=3&article=231190
http://in-nocence.org/public/read.php?3,4716

Posté par memoire du vent - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

    voici une réponse dans le forum "passion histoire" d'isidore. On comprend alors la réponse de cette dame peu contente, vexée, de comprendre que son article est désuet, caduque, et par trop partisan :

    Concernant la réponse de Mme Balty-Guesdon, il est instructif de lire sa réaction (http://memoireduvent.canalblog.com/arch ... l#comments) et ensuite le commentaire par le Spitz Japonais à cette adresse (http://lespitzjaponais.hautetfort.com/a ... gesse.html)

    D'où il ressort que SG effectue un raisonnement à propos des Maisons de la Sagesse avec lequel Mme Balty Guesdon n'est pas d'accord, c'est peu de le dire. Elle l'exprime vertement dans son billet allant jusqu'à faire de Gougueheim un symétrique inverse de S. Hunke. "Les deux auteurs développent une problématique identitaire qui n'a rien à voir avec une démarche historique." Rien que ça...

    Mais en faisant cette comparaison douteuse elle va un peu vite car sur ce point le raisonnement de SG est à peu près le même que celui de Dimitri Gutas dans son maitre livre "Pensée grecque, culture arabe" paru l'année dernière en français mais depuis 1998 en anglais sur les traduction du grec vers l'arabe. Ce dernier auteur serait lui aussi dans une logique identitaire?

    Mme Balty Guesdon peut ne pas être d'accord avec les thèses du livre mais sur le point qui la touche le plus particulièrement, la thèse est des plus défendables. Pas de bol pour elle pourrait-on dire car d'autres passages prêtent à discussion...

    Il est dommage que SG n'ait pas relevé ce point dans son interview. Il est croustillant...

    Posté par xavier, 23 mai 2008 à 10:13
  • Xavier, les propos haineux et insultants n'ont pas leur place dans la Lucarne.
    C'est pourquoi j'ai effacé votre premier message.
    Cordialement.
    Nathalie

    Posté par nathalie, 23 mai 2008 à 12:51
  • ???

    Haineux ?
    Si tel est le cas, j'en suis désolé! Mais vous auriez pu dans ce cas enlever les mots soit disant blessants! De ce fait, vous effacez aussi les arguments qui, sans doute ne plaisaient pas à certain(e)s.
    Il me semblait que la censure n'existait plus ... quelle tristesse.

    Il n'en reste pas moins que cet article est très politisé, bien trop pour qui a prétention de faire oeuvre d'Historien!
    On regrette donc cet article qui sanctuarise un thème pour interdire tout débat (sur l'islam). Ne plus parler de la civilisation islamique, sauf en bien! Voilà ce que souhaitent tous les intégristes! Et ce sont des gens très bien pensants, pétris de culpabilité qui vont leur offrir satisfaction!
    L'auteur de cet article s'érige en censeur, en inquisiteur!
    Voilà ce que le message disait .... très insultant, n'est-ce pas ?

    Posté par xavier, 23 mai 2008 à 17:31
  • Si j'avais pu enlever simplement les mots blessants, je l'aurais fait, mais il m'est impossible de modifier le contenu d'un commentaire, ce qui est compréhensible.
    Je respecte les idées et les convictions de chacun.
    Seules les insultes me désolent !

    Posté par nathalie, 23 mai 2008 à 18:08
  • Il n'y avait pas d'insulte! Des grossièreté, oui! Le mot "couille" peut être considéré comme vulgaire, non comme une insulte!

    Posté par xavier, 23 mai 2008 à 23:57

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