LUCARNE

A travers cette lucarne ovale, vous percevrez un peu de moi. Balade au hasard du chemin, déambulation vers les choses que j'aime. Je ne sais pas où je vais... Je me laisse simplement porter au gré du vent.

03 avril 2008

Jacques CHARCOSSET

.
.
.

Des baisers d’écume aux aisselles de la mer

.
.
.
.

Poser le ciel…

 

 

Poser le ciel à la crête des vagues. Voir le vent glisser entre
mer et nuages. Regarder  les naïades  déchaînées  au  creux
de  mon  esprit.  L’image  est claire. Dans cet  éther liquide,
leurs seins roulent  mieux  que leurs croupes.  Nubiles, elles
se fendent à l’aine et je les pénètre comme eau-de-vie.

 
L’amour est coquillage où j’écume.

 
Vos  houles d’infini  m’enlacent.  Me  noyer  est  ma  proche
ligne   d’horizon.   Femmes   poiseaux,  à   vos   hanches,  je
poursuis   mon   rut.    Heureusement,   mon   aimée,   qu’au
bastingage    du     rêve,    il    y    a    toujours    le   rempart
resplendissant  de  ton  corps.  Il  serait dément de  le quitter
pour un cordeau de naïades, — le corps d’eau des méduses
phosphore.  Le  vent  glisse  entre  mer et  nuages. Le ciel se
pose à la crête des vagues.

.

.

 

.

                                  Baisers d'écume

 


Nous entrâmes avec lenteur dans l’eau.  Quand le branle de
la mer atteignit nos mollets  nous  plongeâmes  nos  poignets
et nous nous lissâmes la nuque le ventre  la  poitrine de cette
fraîcheur   revigorante.   Nous  reprîmes  de  l’eau  dans   le
coquillage de nos mains jointes et  nous  nous  aspergeâmes.
L’eau coula sur  nos épaules,  nos hanches,  nos reins.   Elle
glissa   sur   nos   sexes  qui  l’expulsèrent   comme  si  nous
l’avions   urinée.  Tombant   sur  elle-même  elle chanta.  Et
nous  allâmes.  Elle  nous  accepta  dans ses  plis  et  nous y
roula. Ce fut un long corps à corps avec elle. Nos bras, nos
jambes  allèrent  dans  des   mouvements  réguliers.  Elle  les
épousait comme  elle  épousait  nos  ventres de soie humide
et nos dos larges et plats. Nous éprouvions, dans le courant
que  notre  nage  façonnait  le ballant de  nos testicules.   Ce
frottement de l’eau sur nos corps nous  réjouissait  et parfois
pour   sentir    ce   mouvement   plus   intensément   nous   y
plongions  la  tête  grâce  à un coup de reins  qui nous faisait
émerger un éclair de seconde nos fesses  rondes et  nous les
faisait   ressentir   comme  étrangères  au  milieu  marin.  Par
contre nos yeux  nos narines  notre bouche  se lissaient du fil
de l’eau et se gorgeaient aux piques des sels. Dans les robes
flottantes  de  la  mer nos oreilles bourdonnaient au chant de
nos plongées.  Nos sexes et nos chevelures  s’y  balançaient
comme des varechs. Notre place était dans l’eau et sa danse
lancinante.  Mais épuisés d’oxygène  nous  remontions  pour
happer   des   gorgées  de  brises  salées  qui   couraient  en
surface.  Nous basculions alors nos corps  pour  nous étaler
dos et  jambes  tendus. Dans  cette  nage dorsale, nos sexes
dociles se  dressaient, se courbaient à  la  surface de  la mer.
Puis  côté  gauche  ou  droit  nous  basculions  pour  irriguer
nos ventres et nos poitrines.  Nos bras s’envolaient alors en
papillon  pour  que  nos  corps  entiers  donnent des baisers
d’écume  aux aisselles de la mer.  Nous avons nagé siamois
dans le sillage l’un de l’autre… ô toi mon ombre.

.

.

.

.

.

                                Poisse de brume

.

Tout dans cette poisse de brume me fige. L’univers est un.
Définitivement  un  d’eau  liquide et vaporeuse  et je ne me
réjouis même pas de ce retour à l’unité première de moi et
du monde.  Astasie et abasie. Le refuge du fond du bateau
m’assote à nage en ma solitude de larmes.

Alentour  une  mer huileuse olive  mordorée de gasoil  une
pulpe  de  nuages  comme  un  lait de figues qui gomme au
creux  de  mes  mains.  Seul. Je marine dans l’infini de mes
humeurs ahuries.

.

.

.

.

.

 

Je me tiendrai comme un automne

.

Je  me  tiendrai comme  un automne  face au continent mes
pieds de vagues  incessamment en marche et mes mains de
brume dans le vent.

Ma barbe de houle moutonnera d’écume  un soir ou l’autre.
Je hèlerai alors les cumulus petits et rapides qui en  traîne se
bousculent sous des ciels gris d’azur. L’espoir  d’une ondée
germera.  Et je  frissonnerai cinglé de plaisir  à  l’arrivée des
premières gouttes éparses…

Mon   râle  étouffera   les   voix  tenaces  des  goélands.   Je
remâcherai  les  sels de  mon  ivresse chaotique et je jetterai
mon ventre de goémons au désert mouvant des grèves.

Je me tiendrai comme un automne face aux  âges  du  monde
mes    épaules   rudes    s’envoûtant   de   vent  mes   jambes
d’équinoxe    enjambant     sans    ambages    le   détroit  des
Atlantes.

.

.

.

 


                             Tu auras des nuages dans les yeux

        Pour Louis-Philippe DALEMBERT

 

Mon fils
Mon fils que je n’aurai jamais mon fils que j’aurai  peut-être


Mon fils
tu auras des nuages dans les yeux
tu auras du cheval des mers le balancement dans
les hanches
tu auras de nos fers les tintements d’angoisse en tête
et tu auras la honte de mon nom oublié


Mon fils que je n’aurai jamais mon fils que j’aurai peut-être
De    cette     cale    nauséabonde    de    vomissements    et
d’excréments
De cette cale d’air vicié et d’insultes et de crachats
Je te parle
Ecoute       toi l’improbable        Ecoute-moi !


Et si je survis
si tu nais d’une femme que je ne connais pas encore
si tu surmontes nos douleurs communes
si tu surmontes tes douleurs dont je  ne mesure  pas  encore
totalement l’horreur
Ecoute !

 tu connaîtras comme moi  comme elle les marques du  nerf
d’hippopotame sur les reins
tu connaîtras la pimentade, le nid de  fourmis sur  tes  plaies
béantes
tu   connaîtras   le   fer   d’infamie   et    celui    des  tortures
ordinaires
tu connaîtras le cachot la faim la soif

.
et  plus  encore la désespérance  blanche des  petits  matins
clairs
Mon fils que je n’aurai jamais mon fils que j’aurai  peut-être
Je te désire
pour que la nuit cesse étranglée de tes mains
pour que l’agonie perpétuelle de la vie défaille
pour que tu rendes à l’océan son goût de musc et de femme
désirée et à la terre ses ondulations fécondes

 
mets dans tes mains de nuées
mets dans tes jarrets d’ardeur
mets dans ta tête de liberté
mets dans ta patience d’éléphant
fils de roi
fils de roi déchu
la convocation à mort de nos « propriétaires »

 

Ma faute ma faute d’ambition
Que n’ai-je prudent éviter ces guerres incessantes  au  pays
arada dont j’étais roi
Que n’ai-je pu céder au charme des antilopes  courant  leur
liberté dans les herbes de la saison sèche
Que n’ai-je succombé au plaisir de mâcher l’igname rôtie
et boire le jus des palmes enivrantes
Que n’ai-je, que n’ai-je bercé mes fils, mes filles aujourd’hui
décimés, perdus assassinés sûrement
Que n’ai-je chéri
Affiba la reine des Aguia mon épouse ?

 
Dans le ventre du serpent du Dahomey fatal
j’ai guerroyé les Amazones d’Agadja
les guerrières noires les chasseresses d’éléphants
les émasculatrices de mes compagnons d’armes
Épargné de ce supplice pour être mieux vendu aux Blancs
Par quel hasard moi par quel hasard ?


mets dans tes reins de violence
mets dans ton cœur de panthère
mets dans ta poitrine de feu et de métal
mets dans ta sagacité d’eau dormante
fils de roi
fils de roi déchu
l’anéantissement du destin d’épouvante qui nous accable

Abandonne  le vodoun,  le serpent,  le  culte  du  sang  et  du
sacrifice humain mortifère
Du   sang  ne  te  nourrit  que  de  celui   qui  coule  dans  les
artères de ceux qui nous avilissent
Ne te livre jamais à  aucun culte  ils corrompent  l’esprit  tout
comme le Blanc corrompt tout ce qu’il touche
Sois toi-même pour toi-même et  les  tiens  responsable  plus
que je ne l’ai été

 

Mon fils que je n’aurai jamais mon fils que  j’aurai  peut-être
Tu n’étreindras rien
dans ce royaume à venir
tu n’étreindras rien
pas même l’image de ton père
au gouffre du destin de nos peuples

Tu ne sauras jamais qui j’ai été
pas même mon nom de GAOU GUINOU

 

 Les fils de GAOU GUINOU
Nous voici Père tu nous as instruit nous tes enfants
Jean
                Paul
                                 Pierre
                                                et Pierre-Dominique Toussaint
nous  travaillerons  à   l’accomplissement  de  tes  volontés  à
leur ouverture sur le monde

 

et GAOU GUINOU baptisé Hyppolite de répliquer alors
Si seulement vous disiez vrai mes fils !
il murmura

Qu’ils  n’aient pas ma cécité naissante ma brume de  voix  et
mon  courage   vacillant   à   combattre    l’océan   blanc   de
l’horreur où je suis tombé et où mon destin les a livrés

.

.

.

.

 

Je m’ébrouerai comme un été

 

 

Je  m’ébrouerai comme  un  été  lent  le  menton  dans  les
orages et les genoux dans la rhubarbe des vagues

 
Tes mains de feuilles continent  brasseront  des poussières
d’embruns  tes  yeux  fourmilleront aux éclats de miroir de
mon dos

 
Le maigre du vent nous assoupira enlacés dans la léthargie
de méridiennes accablantes

 
Puis amoureusement  du   crépuscule  du  soir  à  celui  du
matin  je lècherai  le ventre de tes grèves, l’anse souple de
tes côtes, le pied de tes falaises fertiles

 
Alors le nez au vent
secouant  les matins  clairs  tu  me confieras les marins du
monde hissant à grands cris  leurs voiles ou  lançant  leurs
moteurs  nauséabonds  pour  appareiller  Ah !  la  feuille
s’envole s’envole Ah ! la feuille s’envole au vent.

.

.

.

.

 

Je me saoulerai comme un hiver

 

 

Je  me  saoulerai comme un  hiver  d’amertume.   J’exhalerai
des  parfums  d’iode et de  pourriture soupirs de mon passé.

 
Pour   hérisser   tes  côtes    frileusement     humides    vieux
continent

 
pour   t’engloutir  nouveau   continent  sous  des   nuées  de
neige verglaçante et des moins cinquante tabernacles de gel

 
j’aurai    des    colères    pérennes    ou  des  emportements
fulgurants.

 
Je soufflerai vos côtes bordées grains violets encre suie
je dilapiderai la verticale de vos falaises fragiles
je roulerai vos grèves ruisselantes de galets
et je cinglerai voiles et vents.

 
Aussi  mon  échine perverse  de  pachyderme  se  jouera en
plis convulsifs des esquifs
malheur aux  amateurs  téméraires
et  impécunieux  de  la  force  de  leurs marins.  Vous boirez
tous à ma santé votre misère finale au tréfond ouaté de  mes
abîmes !

 
Je    sédimenterai    la    mort    et   les  dentelles  des  frimas
en longues couches de mémoire crisse. Foutre diable soyons
joyeux.

.

.

 

Jacques CHARCOSSET, né en 1941 à Saint Jean d’Ardières (69), a clos sa carrière d’enseignant à La Rochelle où il réside. Il milite activement depuis de longues années pour une défense du livre et de la lecture et tout particulièrement de la poésie. Parallèlement, il écrit. Il a publié une nouvelle La Lumière douce et terne et un recueil poétique Arpents de craie en conjugaison avec des pastels d’Yves LACROIX aux éditions Rumeur des âges. Deux textes de ce recueil sont publiés dans l’ouvrage collectif Québec 2008, co-édité par les Éditions Écrits des Forges et Sac à mots éditions réunissant 20 poètes québécois et 20 poètes français d’entre Loire et Gironde.

.

.

Les textes publiés dans le collectif Québec 2008 :
              " Je me tiendrai comme un automne"
              " Tu auras des nuages dans les yeux "

.

Un grand merci à monsieur Charcosset

Posté par memoire du vent - Des poètes, des artistes... - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Commentaires

Poster un commentaire