LUCARNE

A travers cette lucarne ovale, vous percevrez un peu de moi. Balade au hasard du chemin, déambulation vers les choses que j'aime. Je ne sais pas où je vais... Je me laisse simplement porter au gré du vent.

24 juin 2007

Serge WELLENS

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                                  "Quand je mourrai, soyez-moi secourable
                                  Epaulez-moi, recouvrez-moi de feuilles vives
                                 Que je m'y trompe encore un peu."

                                                                                                                Jean Rousselot

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        Il m'arrive d'oublier
     que je perds la mémoire

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               DU  FOND  D'UN  TROU  DE  MEMOIRE
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Du fond d'un trou de mémoire
je regarde passer le ciel
où rien ne se passe vraiment
qu'un léger très léger frémissement
pareil au rêve inhabité
d'une eau dormante
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Je cherche désespérément
le visage d'un mot nécessaire
qui se défaisant me défait
Il me reste la lenteur
obstinée de son refus d'être
Pour un peu de temps encore
le sillage d'une trace.
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Serge Wellens
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               " MA  NUIT "  DIT  LE  VIEUX
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A présent
j'entre dans ma nuit
non plus par l'ombre stérile
du figuier que l'Ombre efface
mais par les yeux grands ouverts
de mon frère le hibou
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Nuit hérissée
nuit d'insomniaque
les mots qui l'inventent
courent dans les taillis
brouillant leurs traces
intraduisibles autant
que ces abois qui roulent
dans de lointaines cours
de fermes éteintes
.
Ainsi va ma nuit
qui ne s'encombre pas d'étoiles
qui sent la pomme fatiguée
tombée de l'arbre
.
Ma nuit où je suis seul
et chez moi parmi mes tombes
je l'aime et je la cherche dans le noir
j'y cultive mon chiendent.
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Serge Wellens
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...............LE  VIEUX  ET  SON  CADAVRE
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Comme d'autres  leur chien
chaque soir
quand le temps qu'il fait le veut bien
le vieux promène son cadavre
le couronnant par jeu
d'orties et de fleurs tristes
braconnées dans sa mémoire
.
Et le vieux dit
courbant la tête devant l'Arbre
Soyez le bienvenu
et le cadavre balbutie
quelques lointains et misérables grognements
C'est ainsi qu'ils passent leur temps
que le temps passe
.
Le vieux dit encore du cadavre
c'est mon double
mon double froid
et le cadavre
fait semblant de dormir
à l'intérieur du vieux
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Un jour ce sera le contraire.
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Serge Wellens
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COMME  LE  FEU  D'UN  RENARD
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Je ne dors pas
j'attends l'aube
qui si bien défait les
fantômes de la nuit
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Mots sans mémoire
qui se diluent
dans le désordre du poème
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comme le feu d'un renard
à l'anarchie des buissons
confondu
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D'un renard qui doit
sa vitesse à la peur
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Serge Wellens
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...............LE  VIEUX  ENTRE  DANS  LA  FABLE
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Dormir à l'ombre d'un noyer rend fou
se répète le vieux qui sait cela depuis l'enfance
et que peut-être la folie
allait lui rendre sa jeunesse
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Il dort (c'est au pied de l'arbre
qu'on voit le dormeur)
.
Et c'est merveille qu'entre les feuilles
que le vent brasse
le vide prenne la forme d'un oiseau
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Et que l'oiseau grandisse
jusqu'à se confondre
avec le ciel immense
Autant dire disparaître.
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Serge Wellens
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.............LE  ROLE  EST  ECRIT
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C'est encore la Mort
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Encore la mort
qui met en scène
le paysage de ce petit matin
dans le jardin devenu fou
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Le ciel broie du noir
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Le vent brise les reins
de jeunes arbres
ployant comme des corps
de femmes amoureuses
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La pluie prend la maison d'assaut
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Un oiseau crie
Es-tu sûr
qu'il s'agit bien d'un oiseau
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Quoi qu'il en soit
il va falloir
entrer dans le spectacle
Ton rôle est écrit
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Et c'est le temps de mettre
tes pas dans les pas de celui
que la jeunesse a déserté
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Celui qui fut ton ombre
innocemment dispercée
dont tu es l'ombre désormais
vieil homme qui chante dans ta tête
avec la voix de tes vingts ans.
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Serge Wellens
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Ces poèmes de Serge Wellens
sont extraits du recueil
"Il m'arrive d'oublier
que je perds la mémoire"
Editions FOLLE AVOINE

 .
Serge Wellens est né le 11 août 1927 à Aulnay-sous-Bois,
de parents artistes de cirque.
Ecole primaire  puis  buissonnière  dans  un  Paris  sinistre où
l'armée d'occupation a, effectivement, la couleur des buissons.
Lecteur boulimique, autodidacte à plein temps.
1947, service militaire en Algérie. Peu de goût pour la colonisation.
Au retour, se lie d'amitié avec les poètes de l'Ecole de Rochefort
.
Fonde en 1954, avec quelques amis, un mouvement farceur baptisé
l'Orphéon qui, de canular en canular, finit par organiser de vraies
rencontres de poètes contemporains avec un public populaire.
Prix Claude Sernet en1974.
Prix Arthur Praillet en 2002.
En décembre 1999, l'Université d'Angers lui consacre un colloque
dont les Actes sont parus en 2001.
Serge Wellens  vit  près  de  La  Rochelle  où  sa  femme,  Annie,
est libraire et écrivain.
Leur fils, Antoine, est comédien et metteur en scène.

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       Les Mots sont
   des chiens d'aveugle
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        Les trois notes minables, crachouillées par l'oiseau
borgne posé sur la branche la plus contrefaite de l'arbre
tordu par l'arthrose, apprivoisent ma mort.

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...............HÖLDERLIN  PLEURAIT
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     Se peut-il que la seule silhouette de l'arbre, projettée
en  ombre chinoise  sur  un  mur où courent  les nuages,
réveille la mémoire d'un temps déjà lointain de tortures
et de persécutions dont l'image la plus fidèle serait cette
chambre où campait l'hiver ? Et la gravure ( qu'est-elle
devenue ?) représentant un paysage ensoleillé avec, au
premier plan, un homme couché sous  un arbre, en  qui
j'avais besoin de voir, non un dormeur plongeant sa
tête
entre ses bras mais quelqu'un qui cachait son visage pour
pleurer. Plus précisément Hölderlin dont je découvrais
l'oeuvre à la maigre lueur d'une lampe de poche tandis
qu'avait sonné l'heure du couvre-feu. Autant dire l'Alle-
magne des poètes pleurant sur celle des prédateurs.
                                            (page de journal, juin97)
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                                                        A sylvie Germain
.
Pourtant
je croyais bien t'avoir saignée à blanc
vieille aube froide
.
Or te voilà
sournoise dans l'image
qu'imprime le soleil
sur un mur de la chambre
.
l'ombre de l'homme supplicié
entrant dans l'ombre de l'arbre
l'un et l'autre battus
tordus
cassés
promis à la même cognée
.
Il y a de quoi se souvenir
il y a de quoi
.
C'était pendant la terreur de l'an Mil 943
un petit jour aux ongles sales
On engrangeait l'espoir dans des soutes à bombes
on attendait une pluie d'anges qui tardait
.
Au ciel
la descendance d'Abraham
(Dieu posant sa main sur l'épaule
du vieux berger qui lui avait dit :
lève les yeux dénombre les étoiles
telle sera ta postérité)
haletait dans l'attente de l'éffacement
.
Esther et Victoria
ne reviendront pas d'Allemagne
.
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En ce temps-là
je vivais seul et sans amour
dans une chambre
que le soleil n'atteignait pas
.
Sur un mur
des taches de moisissures
fleurissaient comme des obus
dans la gaîté d'Apollinaire
.
On avait accroché là
une gravure très ancienne
un paysage de collines à l'italienne
et de cyprès saisis par la torpeur
.
Et dans ce silence
visible à l'oeil nu
couché dans l'herbe
la face contre terre
il y avait Hölderlin
.
Hölderlin pleurait.
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Serge Wellens
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Souffrant d'un atroce torticolis, elle - la poésie -
regardait droit dans les yeux l'homme à qui elle tournait
le dos et qui s'acharnait à la suivre.

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               L'ARBRE  ILLUSIONNISTE
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Couronné du chat
qui vit dans son ombre
l'arbre au bord de la rivière
l'arbre aux cent bras
aux mille mains
s'ébroue
s'étire
se rengorge
.
Car c'est le jour enfin
le jour soudain
qui le constelle
charriant roulant brisant
dans sa rumeur de pépiements
des pépites impondérables
.
Alors le spectacle commence
.
Regarde
une mésange bleue
entre dans l'une de ses manches
et c'est un merle en habit de soirée
qui sort d'une autre
.
Penche-toi comme il se penche
vers son image entre deux eaux
tu verras comment il change
ses feuilles en ablettes
son feuillage en Ophélie
.
Moi qui te parle je l'ai vu
faire disparaître des nuages
plus vastes que des continents
rompre la course du soleil
dérouter des constellations
.
La nuit
quand le vent le traverse
on y entend courir des trains
(il m'est arrivé d'y prendre
l'express pour Kautokéino
en Laponie où jamais rail ne fut posé)
.
C'est ainsi que tout lui est bon
pour se donner en spectacle
Il cabotine sous l'orage
comme s'il l'avait inventé
il enseigne à la pluie
des discours insensés
il prétend servir au soleil
d'obscures leçons de pudeur
.
Et je ne parle pas
de sa petite partenaire
très évidemment nue
sous sa robe taillée
dans un essaim de guêpes.


Serge Wellens
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.L'ARAIGNEE

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Quand l'araignée sut qu'elle allait mourir, l'hiver

étant venu, elle invoqua le dieu des araignées.
"Seigneur, dit-elle, je vais paraître devant toi. Or,
ce qui m'attend ne m'inquiète guère.  Je  t'ai  toujours
servi avec humilité. Tes ennemis furent les miens. Que
les mouchent broyées en ton honneur me soient comptées..."
Et l'araignée mourut. Elle vit Dieu. C'était une mouche.

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Serge Wellens

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Ces poèmes de Serges Wellens sont extraits du recueil
"Les mots sont des chiens d'aveugle"
Editions FOLLE AVOINE
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[© Serge Wellens]

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BIBLIOGRAPHIE
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Poésie :
J'écris pour te donner de mes nouvelles. Cahiers de Rochefort, 1952.
A la mémoire des vivants, avec Lithographie de Guy Robin, cahiers de Rochefort,
Collection"Fronton",1955.
Margueritte, Cahiers de l'Orphéon, 1957.
Les dieux existent, préface de Jean Rousselot, sérigraphie de Guy Robin,
Millas-Martin, Collection"Iô",1965.
Méduses, dessins de Jean Guillerat. Millas-Martin, "Iô 3",1967.
Santé des ruines, séri. deLouis Charlet, Librairie St Germain des Prés,1972.
La Pâque dispersée, L'Arbre, Jean Le Mauve, 1981.
La concordance des temps, vignette de René-Claude.Folle Avoine, 1990.
Les mots sont des chiens d'aveugle,vignette de René-Claude. Folle Avoine.1997.
Le rire des tourterelles, dessin de René Claude. La porte2001.
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Essais et autres :
Rutebeuf, présentation, choix...,Poésie 1, St Germain des Prés,1969.
Entretien avec l'Abbé Courant, Etre et connaître,2001.
Ni le jardin de son état, n° spécial de la revue Noah,1986.
Des commencements qui n'ontjamaid de fin, disque. 50 poèmes
dits par l'auteur, avec la musique d'Emmad.
Ed.Rumeurs des Ages, La Rochelle, 2000.
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(Un grand merci à monsieur  Wellens pour son talent et sa générosité.)
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pierre_021

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Commentaires

    Hélas...

    Hélas, découvrant ce beau site et ce vibrant hommage à mon cher ami Serge Wellens, je viens annoncer sa disparition soudaine, dimanche 31 janvier dernier.

    Posté par Thierry Gillyboe, 02 février 2010 à 11:00
  • émission

    J'avais prévu de consacrer une de mes émissions "Dieu écoute les poètes" sur RCF et j'allais en avertir Serge...
    Il ne m'a donc resté qu'à le dire à Annie lors de sa venue à la Maison de la Poésie , à Guyancourt (St-Quentin-en-Yvelines).
    Je prépare donc cette émission (hélas, 14 minutes, mais après tout il y a peu de radios pour faire ça...).

    Posté par nadaus, 16 mars 2010 à 18:23
  • Question

    Bonjour,
    J'aimerais connaitre le contexte du poème contenant les vers :
    "Etranger
    il est grand temps
    que tu t'en ailles"

    Posté par Eubé, 20 novembre 2014 à 18:04
  • wellens

    Où trouver les oeuvres de Serge Wellens? Je n'ai trouvé qu'un recueil à 249 euros sur Amazon et sur la Fnac, est-ce possible?

    Posté par azalaïs, 25 janvier 2015 à 17:30
  • Merci

    Je ne peux que saluer cet altruisme poétique que dégage ce blog. C'est d'autant plus enchantant quand il s'agit d'amis poètes comme Josyane De Jesus-Bergey ou d'artistes comme Tibouchi ou encore de poètes illustres comme Serge Wellens.
    Merci
    RAFRAFI

    Posté par RAFRAFI, 26 juin 2007 à 01:03
  • Ce fut un réel bonheur pour moi de découvrir Serge Wellens, Josyane de Jesus-Bergey, parl'intermédiaire de Hamid Tibouchi que j'apprécie beaucoup.
    Cette Lucarne est ouverte aux poètes,aux artistes, sans qui, le monde serait bien vite irrespirable.

    Merci

    Bien à vous.

    Nathalie

    Posté par nathalie, 26 juin 2007 à 20:33

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