LUCARNE

A travers cette lucarne ovale, vous percevrez un peu de moi. Balade au hasard du chemin, déambulation vers les choses que j'aime. Je ne sais pas où je vais... Je me laisse simplement porter au gré du vent.

25 juin 2006

LAURE

 LE CORBEAU

C’était dans la forêt

le silence et le secret

d’une étoile à multiples rayons.

Loin, à l’orée du bois

dans cette allée

que des arbres bas

couvrent en arceau

un enfant passa

perdu

effrayé, émerveillé de me voir

comme je l’apercevais lui-même

tout enchâssé dans une sphère à flocons de neige.

Les tourbillons nous rapprochaient

comme pour se jouer de lui et de moi.

Un soleil violet, hors d’usage

et des lueurs d’orage

nous glaçaient d’épouvante.

Les fées et les ogres se disputant décidément

notre commune angoisse

voulurent que la foudre déchirât

non loin de là

un grand arbre

qui s’ouvrit

comme un ventre.

Je bramai.

L’enfant, jambes nues zébrées de froid et capuchon

 bien réel (à tordre)

rouvrit les yeux.

A ma vue, il s’enfuit.

Renonçant à le poursuivre

ramassant dans l’ornière un étrange destin

somme toute fort logique

je rebroussai mon chemin

« comme si de rien n’était »

mais je sentais à mon épaule

ce frôlement lourd et discret

de l’oiseau aux ailes noires

et le considérant avec douceur

j’eusse voulût que partout il m’accompagnât et

 toujours me précédât

comme un chevalier son héraut.

De plus en plus perdue

heurtant les pierres

glissant sur les feuilles mortes

m’enlisant dans la vase d’un étang

j’arrivai à une maison abandonnée

un puits de mousse et vert de gris

un seuil défoncé

j’entrai.

Le papier à fleurs et moisi

ondulait par vagues

vers un plancher pourri

une cheminée béante

exhibait les traces encore intactes d’un feu éteint

cendres, tibias calcinés de frênes et de bouleaux.

Je poussais des portes sans gonds

dont la chute me terrifiait

j’ouvrais des fenêtres sans carreaux

comme si l’air me manquait.

Enfin, je montai un escalier dérisoire.

Les murs, couverts de graffitis étranges, inconnus

 jamais vu

mettaient ma vie à nue

avec mon nom en toutes lettres mêlé à des crimes :

« et de quel droit ?

du droit des pauvres ».

Dans ce grenier souillé

l’oiseau me rejoignit

de son cri

pour fouailler les vivants

de son bec

pour dépecer les morts

l’ombre noire projetée sur moi

semblait élire une proie

La nuit ma trouvée

étranglée au fond du bois

Elle m’a enveloppée d’un halo de lune

et bercée dans la brume

une brume blanche, mouvante et givrée :

« je connais ton étoile

va et suis-la

Cet être sans nom

renié tour à tour

par la nuit et le jour

ne peut rien contre toi

et ne te ressemble pas

crois-moi

Lorsque demain à l’aube

ta tête sera jetée

au panier des guillotinés

souviens-toi

Assassin

Que toi seul

as bu à mon sein

« tout le lait de la tendresse humaine »

Laure (daté de janvier 1936)

écrits de Laure

texte établi par J.Peignot et le collectif Change

éditions Pauvert

.

Laure toujours dans Lucarne ICI

L'écrivain Jérome Peignot parle de Laure (sa tante): ICI

Posté par memoire du vent - LAURE (Colette Peignot) - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

  • J'ai vu qu'il a beaucoup de nouveaux textes...Je passerai en début de semaine pour jeter un oeil...Je te souhaite un bon début de semaine...
    A bientôt...

    Amitié...

    Peter Pan...

    Posté par Peter Pan, 26 juin 2006 à 00:05
  • Merci !

    Quelle joie profonde de "trouver" des poèmes de Laure. Ce grand poète que m'avait fait découvert en 1970 un ami, le poète Roger Kowalski.
    Bien à vous.
    Gaby

    Posté par Gaby Ferréol, 09 août 2011 à 10:46
  • Bonjour Gaby,

    C'est aussi un ami, Gérard Vernay(metteur en scène), qui m'a fait connaître les "écrits de Laure" à l'occasion d'un spectacle poétique que nous avions créé en 1985.
    Ce fut une très belle rencontre et une forte émotion de donner à entendre ces textes bouleversants.

    Nathalie

    Posté par nathalie, 10 août 2011 à 10:41

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